Fourmi dansante de Caya Makhélé

Caya Makhélé
Entre écriture et peinture, un imaginaire multiforme

par Léandre-Alain Baker
Écrivain, cinéaste et acteur *

 

Présence, mémoire, peindre… Écrire et peindre. Se raconter comme un autre. Un autre qui n’est que soi-même. Ce recueil d’encres, de mots en coups de pinceau et de couleurs, rassemble les notes métaphoriques des chants et des enchantements de l’homme et de la vie. Le dialogue récurrent des images et des paroles dessine un espace d’énergies où se reflètent les interrogations de l’artiste face à son miroir. Ancré dans sa présence au monde, il s’en détache pour se faire témoin du passé. Ce sont les visages et les corps, dans une étrange mise à nue que seuls les fards, le grimage et les masques rendent possibles, qui révèlent les passages du temps, les cicatrices, les coutures, les blessures, la maladie, l’inexorable vieillissement. Le corps représenté est la mise en scène de l’âme. Sa danse, l’expression de son désir de vivre autant que son destin. La scénographie, la poésie des textes et les compositions dynamiques des formes dont les tons dominants orange et bleus évoquent le feu, la chaleur, la créativité, l’éros d’une part, le repos et peut-être la mort, Thanatos d’autre part tentent d’embrasser l’ensemble de la nature. De son point d’origine, l’Afrique a ses péripéties, ses métamorphoses infiniment variées, sans frontières. Tordant des lignes, incarnant des gabarits, l’artiste explore la matrice de la conception. Au commencement était le verbe… Annonce le livre de la création. Quoi d’étonnant à ce que Caya Makhélé insuffle à ses images le pouvoir de la parole. Si l’on conçoit la peinture ou la musique comme une langue directe entre l’artiste et celui qui reçoit l’œuvre, une approche métaphysique nous enseigne que ce sont les mots, les premiers mots, qui ont engendré les éléments. L’on déchiffre ainsi les compositions poétiques de Caya Makhélé : retrouver les mots primordiaux par lesquels la vie s’est modelée, nourrie, métamorphosée.

Ma rencontre avec l’artiste remonte au tout début des années quatre-vingt. Nous étions jeunes, des épaules bien larges, des bouts de poèmes dans les poches et des rêves à revendre. Nous avions pour passion commune la poésie, la littérature, le théâtre. Écrire représentait pour nous une activité moins coûteuse. Un cahier d’écolier, une feuille volante et un stylo suffisaient pour donner libre cours à l’imaginaire. Jusqu’au jour où je découvris, à la faveur d’une exposition, qu’il était aussi peintre. C’était sa première exposition et l’unique à ce jour. Je fus particulièrement touché par un tableau intitulé Les enfants de Soweto que d’ailleurs l’artiste refusa de céder à un certain Robert Mugabe alors tout nouveau Premier ministre du Zimbabwe en visite à Brazzaville. Et puis, plus rien, plus de toiles, plus d’expo, l’artiste semblant avoir choisi l’écriture comme mode d’expression et, un peu plus tard l’édition d’œuvres littéraires.

Il y a au Congo, la célèbre école de peinture de Poto-Poto créé par Pierre Lods en 1951 et qui a vu naître d’illustres peintres de renommée internationale comme Marcel Gotène, Eugène Malonga, Nicolas Ondongo, Jacques Zigoma, François Iloki, Pierre Claver Ngampio, Guy Léon Fylla ou encore François Thango pour ne citer que ceux-ci dont les œuvres ont influencé plusieurs générations de peintres congolais et africains. Les exigences de cette école se résumant par : Assieds-toi sous cet arbre et peins ce que tu vois ou par : Tu imagines tout ce qui te vient à la tête et tu peins, comme ça, sans modèle, produisant et reproduisant ainsi, à foison, des rituels, des masques, des danses, des scènes de chasse, la représentation des scènes du quotidien, les marchés, les rues, les mascarades, créant plus par intuition, par projection, par impression, puisant leur inspiration dans leur environnement propre, avec pour principale caractéristique la couleur, traitée en aplats juxtaposés, contrastés, et très souvent cernés de noir. La recherche stylistique est prédominante.

Caya Makhélé est né un an après la création de l'école de peinture de Poto-Poto. Réfractaire à tout académisme et à toute forme d'embrigadement, il se libère de cette influence, refusant de s'asseoir sous l'arbre avec un chevalet. Chez lui, chaque trait est un voyage, une traduction, un prolongement poétique, théâtral et calligraphique. Il est apparenté à un certain Marcel Gotène, l'un des peintres les plus célèbres de l'école de Poto-Poto, ou à François Iloki, à la seule différence que Caya Makhélé, peintre périphérique formé dans le moule de la théâtralité, aurait fui de sous le manguier pour aller observer du haut de la colline si c'est la mangue qui est tombée de l'arbre ou le manguier qui l'a laissée choir.

La légende veut que Pablo Picasso, Henri Matisse et Maurice de Vlamink aient découvert dans les curiosités africaines, matière à générer leur créativité. Il n’est pas surprenant que dans sa palette de couleurs éclatantes, dans sa richesse chromatique, comme nous pouvons le voir ici, que du haut de sa colline, le peintre Makhélé ait convoqué ces ancêtres en peinture que sont Marcel Gotène, Pablo Picasso, Henri Matisse, à une joute picturale sur la même toile.

Ici, il y a, dans la symphonie des couleurs, des gestes qui ramènent les corps à la vie, des destins tressés, des fourmis qui dansent, des visages anonymes, des corps déstructurés, des face-à-face qui sont des tentatives de conciliation entre les différentes facettes de l’artiste : le poète, le dramaturge et le romancier.

Certes, depuis Les enfants de Soweto, le temps a vite passé mais sur la toile de la vie subsistent des mangues tombées du manguier qui cherchent à y remonter et celles qui ont fait le choix de finir sur l’étal coloré de la marchande des fruits et légumes. Il subsistera encore sur cette toile, des déséquilibres hormonaux et des métaphores picturales que plus aucune guerre congolaise ne saura disloquer aux quatre vents.

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* Écrivain, cinéaste et acteur congolais, Léandre-Alain Baker est né à Bangui en Centrafrique. Il est l’auteur de deux pièces de théâtre Les jours se traînent, les nuits aussi et L’enfer comme station balnéaire aux éditions Lansman, d’un roman Ici s’achève le voyage aux éditions l’Harmattan, d’un recueil de poésie Le vent secoue la montagne aux éditions Dédicaces à Montréal. Il a créé et coanimé le Théâtre de l’Éclair de Brazzaville avec l’écrivain Emmanuel Dongala et le Cercle Littéraire de Brazzaville avec l’éditeur et écrivain Caya Makhélé. Il est scénariste et réalisateur de fictions et de documentaires. Yolande ou les blessures du silence, Les Fiancés d’Imilchil, Diogène à Brazzaville, La petite feuille qui chante son pays, Ramata long-métrage tiré du roman éponyme paru chez Gallimard…